Irina Egli

Irina Egli

Membru

Chronique de Chantal Jolis, 25 janvier 2006, Radio-Canada, première chaîne émission Indicatif présent, animée par Marie-France Bazzo.

Terre Salée d’Irina Egli est un livre étrange et passionnant, c’est un livre qui a un « climat ». Je ne sais pas si vous êtes comme moi, évidemment, pour moi la lecture est une évasion. J’aime être dépaysée, j’aime être ailleurs, être dérangée par les personnages et, en même temps par ce qu’on sent derrière eux.
Comme dans le cas de  Brokeback Mountain , le livre d’Annie Proulx, dans Terre Salée, le paysage est un élément déclencheur. Ici, on est au bord  de la mer Noire, dans cette zone qu’on imagine peuplée par des gens qui viennent de partout, l’ancienne Grèce, l’ancienne Yougoslavie, etc. Ces gens sont aussi marqués par un destin, parce que l’un des personnages principaux du livre c’est le Destin.

On va entrer dans une famille : il y a le père, qui s’appelle Alexandru, qui vivote à gauche et à droite, c’est un philosophe qui cherche à comprendre qui il est. Il a raison de chercher, parce qu’il a quand même beaucoup de problèmes. Il est marié à Vera, une femme qui a vécu beaucoup de choses terribles, qu’on va apprendre par après. C’est un roman à plusieurs voix qui se répondent. Il y a Sonia, la tante d’Alexandru –  les femmes sont très importantes dans le roman – qui vit aussi dans la maison, elle est en fauteuil roulant et, elle aussi, a traversé une partie de l’histoire de ce pays de façon dramatique. Maintenant elle est un peu détachée, mais c’est comme « l’œil » dans les tragédies grecques où il y a toujours un observateur, un voyeur. Il y a Ioana qui est une actrice, Avec tous les clichés qu’on peut attribuer aux actrices, dans son dédoublement, qui est très important dans le livre entier, dans sa folie aussi. Elle est la maîtresse d’Alexandru. Et il y a Anda. Ça, c’est très important. Anda est la fille d’Alexandru et la fille de Vera. Entre Alexandru et Anda va se développer un
amour incroyable, un inceste, parce qu’ils vont s’aimer physiquement, de façon absolue, avec beaucoup de peine, de remords et de sens de la tragédie, mais ils vont s’aimer surtout de façon normale.
C’est normal qu’ils s’aiment, c’est normal qu’ils en soient arrivés là, c’est normal qu’Alexandru soit fou de sa fille comme on peut l’être d’une femme. Chaque fois que l’auteure décrit cet amour-là, il n’y a pas de  jugement, même pas de dérangement. Alors ça nous met dans un état trouble. Si l’on oublie qu’ils sont père et fille, on assiste à un amour qu’on voudrait tous vivre.

Pour leurs rencontres secrètes, tous ces gens-là se retrouvent dans la ville de Constantza. Et là, tranquillement, la tragédie va monter. Parce qu’il y a une tragédie. Tous les personnages de ce livre, comme Ahoé (qui est un poète un peu fou), vont connaître une fin douloureuse. Il y a un meurtre, il y a un suicide, il y a une difficulté de vivre. Mais, là encore, et c’est intéressant, le ton n’est pas pleurnichard. L’auteure n’est pas là pour justifier le malheur de ses personnages, elle est là pour le glorifier. En même temps, le paysage est important dans ce contexte. Il y a des descriptions de cette petite ville au bord de la mer, avec les tavernes, avec les gens perdus, avec le port et tout le côté mythique d’un port, les gens qui aboutissent là, les rencontres qu’on fait, etc.

L’auteure tisse les fils très serrés, progressivement, comme si l’on appuyait sur une peau de plus en plus fortement. Et, évidemment, le dénouement va être tragique. Je pensais à un moment donné aux films d’Angelopoulos, le cinéaste grec. Terre salée a ce type d’atmosphère, un univers marin et, en même temps, l’air salé est corrosif, il érode tranquillement les choses. C’est comme un bobo qu’on gratte. Vraiment très beau. Il y a énormément de dialogues, elle (l’auteure) est très à l’aise avec ça.

C’est un roman qui se lit bien, qui se lit vite. Je parlais tout à l’heure de la dualité dans le roman. Cet homme, Alexandru, cherche tout le  temps son double. Et son destin est d’aimer sa fille. Il va jusqu’à tuer pour conserver l’amour de cette fille. Il y a cette nterrogation, tout au  long du livre, sur le destin qui nous morcèle et qui nous oblige parfois à vivre des vies qu’on n’aurait peut-être pas souhaitées. C’est vraiment très beau, très élaboré, très structuré.

Roman-nouveauté
Terre salée
Une critique de Florence Meney

Commencer l’année, littérairement parlant, en plongeant dans l’univers torride de Terre salée et de ses personnages tragiques, cela fait un choc. Le roman d’Irina Egli vous prend en effet à la gorge, vous fait suffoquer, tout en diffusant dans votre ventre toute la chaleur d’un exotisme vieux comme le sol de Constanza, de la ville grecque antique de Tomis et de ses pierres mangées par l’érosion.

L’inceste
Ce roman dur et beau nous noie dans les abysses d’une forme d’amour impossible, mortelle, dénoncée de tout temps, dans toutes les civilisations: l’inceste. Dans les vapeurs du port, au coeur des nuits moites, entre gargotes et bistrots hantés par les belles-de-nuit, Anda et Alexandru s’aiment sous l’oeil d’une ampoule nue. Lui est le père, elle est la fille adulée. Anda et Alexandru, faisant fi du monde, de l’épouse et de la maîtresse déchue, s’aiment dans la rage, jusqu’à se haïr ; lui, perdu dans son désir et sa maison pleine de silences, elle, forte et gracile, dont la beauté est l’océan de tous les dangers. Dans leur sillage dévastateur, dans la pâle périphérie de leur cercle maudit, des êtres, presque des ombres. Celle par exemple de la mère trahie, désespérément seule, effarée de ces étrangers que sont les siens, plus trahie par le manque d’amour de sa fille que par l’amour contre nature de l’époux. Et puis, il y a un cadavre.

Au bout de la malédiction
Se plaçant par leurs actes hors de l’humanité, Anda et Alexandru iront au bout de leur songe empoisonné, frôlant au passage des êtres lettrés, talentueux, forts de la richesse de cette terre, mais tous plus ou moins délabrés, à la dérive, comme le poète ivrogne Ahoe, ou l’actrice Iona, elle aussi malade d’aimer.

Humanité
Le récit d’Irina Egli a la vigueur de muscles bandés. Les dialogues sont directs, lourds de non-dits. Ils claquent comme des balles dans l’air oppressant de cette terre salée, qui, au-dessus des drames humains grands et petits, continue son chemin dans l’histoire, sa terre rongée plus riche et comme nourrie sans doute de l’éphémère souffrance des hommes innombrables qui, quelques jours ou quelques décennies, ont foulé son sol.

Irina Egli
L’auteure est née à Bucarest, a été scénariste et animatrice en Roumanie. Ce premier roman a été rédigé en français.

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